Epidémie : quand le Mouvement Sans Terre doit se substituer à l'État pour venir en aide aux Brésiliens dans le besoin


15 mai 2020

Dans un pays de 210 millions d’habitants et de plus de 8 millions de km² de superficie, considéré comme la 8e puissance économique mondiale, mais où le président s’entête dans le déni, hausse les épaules quand on évoque les 10 000 décès liés à une épidémie qu’il considère d’ailleurs comme un « coup médiatique » et où ses partisans organisent des manifestations anti-confinement, on peut évidemment et raisonnablement craindre le pire… Rapidement devenu l’un des principaux foyers du coronavirus en Amérique Latine depuis la mi-mars, le Brésil a depuis largement dépassé les 13 000 victimes du virus. Chiffres officiels que beaucoup suspectent d’être très en dessous de la réalité.

Première victime face à l’incurie de l’Etat, la population la plus fragile... Alors qu’elle a le plus grand mal à avoir accès à la nourriture et aux produits de première nécessité, elle assiste éberluée au grand cirque médiatique de son président qui s’évertue à nier la gravité de la situation, lui qui annonce lors de bains de foule ses projets de barbecues géants avec ses amis, et qui tente de démanteler toute idée de confinement qui viendrait « mettre en péril l’économie du pays », alors que l'épidémie ne serait qu’une manœuvre de la « vieille politique » pour reprendre le pouvoir.

Alors que les Brésiliens cherchent des moyens de subvenir à leurs besoins vitaux, des groupes d’activistes ont dû se substituer à l’Etat pour « nourrir les affamés et soigner les malades ».

Dans une récente tribune publiée dans l’édition américaine de The Conversation, Rebecca Tarlau (spécialiste de l’éducation, de l’emploi et des relations en milieu professionnel à l’Université de Pennsylvania State) met en avant l’action de l’une de ces alliances activistes, devenue depuis sa création l'un des plus importants mouvements sociaux du Brésil : le Mouvement des Travailleurs Sans Terre. Composé de fermiers, de médecins, d’enseignants et de professionnels de la restauration, le Mouvement des Sans Terre a été formé en 1984 pour combattre la répartition inégale des terres. A mesure qu’il gagnait des terres, le Mouvement ouvrait des institutions (comme des écoles, des lieux sociaux ou des hôpitaux) pour les travailleurs agricoles. Aujourd’hui, les « Sans Terre » ont choisi de tourner tous leurs efforts et toutes leurs ressources pour combattre le virus et aider le peuple à survivre.

Après avoir étudié de manière approfondie le mouvement agricole brésilien et écrit un livre sur le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Occupying Schools, Occupying Land, ed. Oxford University Press, 2019), Rebecca Tarlau constate aujourd'hui que le mouvement est en première ligne face à l’épidémie, apportant de la nourriture, des médicaments et plus encore aux Brésiliens dans le besoin.

Jusqu’à présent, ils ont fait don de plus de 500 tonnes de produits aux zones les plus vulnérables et aux hôpitaux. Ils ont également transformé leurs infrastructures pour venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin : ils ont transformé leurs cafés et lieux sociaux en soupes populaires, certaines de leurs écoles sont devenues des hôpitaux de fortune, et ont lancé des campagnes de don du sang et des chaînes de production pour approvisionner les cliniques en gel hydro-alcoolique, en savons et en masques de protection.

Un militant du M.S.T. a raconté à Rebecca Tarlau la sollicitation récente de villages du nord-est du pays : en 24 heures et après avoir sollicité le réseau, il avait déjà réussi à collecter plus de 3 tonnes de produits auprès d’agriculteurs sans terre et à les acheminer dans les villages. Résumant son action à Rebecca Tarlau par un simple « Nous pratiquons la distanciation sociale mais aussi la solidarité communautaire », une devise qui pourrait être l’exact négatif de son président…

Selon Tarlau, le Mouvement des Sans Terre ne cesserait de faire pression sur Bolsonaro afin de l’inciter à plus d’actions de l’Etat face au virus. Mais celui-ci resterait de marbre, ne cessant d’appeler à une relance prioritaire de l’économie, quitte à devoir élargir encore les catégories professionnelles pour obliger davantage de personnes  à retourner au travail. Ce qu’il vient de faire avec les coiffeurs, par exemple, après les avoir classés « essentiels » à la bonne marche du pays. Et face à la réticence des commerces à rouvrir alors que le virus frappe plus que jamais, Bolsonaro s’est contenté d’un menaçant « Puisqu’ils ne veulent pas ouvrir, nous le ferons ».

Parfois, une fois dans votre vie, l’Histoire vous offre l’occasion de faire de vous des héros, pour vos proches ou pour la nation. Certains saisissent l’opportunité, d’autres pas.

Source : Remezcla / TheConversation.com

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